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Quelques lettres éparses
La moto

 

L'absence
Michel Mogniat

 

Ce matin-là, comme tous les matins, il se leva en retard. Depuis longtemps déjà le réveil avait sonné, comme à son habitude, il l'avait arrêté et avait plongé sa tête sous les draps pour éviter la lumière du jour qui filtrait à travers les volets clos. Quand, dans un effort obligé, il regarda l'heure, il se leva d'un bond, s'habilla rapidement, et se rendit à la salle de bains.
Il tourna le robinet d'eau froide du lavabo, s'aspergea le visage et referma l'eau. Il entreprit de se raser, ouvrit la porte vitrée du meuble de toilette ; quand il la referma, tenant à la main son blaireau, il s'aperçut de la chose. Il cligna plusieurs fois des paupières, et essaya de nouveau de regarder son visage au miroir. Ce dernier ne lui renvoya pas son image.
Troublé, il renonça à se raser, cherchant en vain son reflet disparu. Il palpa la vitre, mais tout comme son visage, elle ne lui renvoya pas l'image de ses doigts. Le miroir ne le reconnaissait pas, ne l'enregistrait pas.
Il se rendit dans le hall pour vérifier cette mystérieuse disparition dans la grande psyché. Elle ne lui prit, ni ne lui rendit son image. Elle avait disparue. L'angoisse à présent cédait au trouble.
Il alla dans la chambre avec l'intention de demander à son épouse s'il ne rêvait pas. Il savait pourtant que non. Là, dans sa chambre, une autre surprise l'attendait : sa femme se tenait devant la coiffeuse, assise, encore vêtue de sa robe de chambre bleue et vaporeuse. Elle se traçait un sourcil avec un crayon à maquiller, immobile, raide comme une statue de marbre. Il lui semblait qu'elle ne respirait plus. À pas lents et feutrés, retenant son souffle, il s'approcha d'elle, la toucha, la palpa. Son corps avait une apparence froide et dure, comme du métal glacé. Elle regardait avec des yeux vides et figés le tracé de son sourcil.
Il regarda dans le miroir, mais ni son visage, ni celui de sa femme ne s'y reflétaient. Les choses demeuraient inertes, froides et sans vie. Il quitta la chambre, horrifié, en proie à un sentiment de terreur. Sans savoir pourquoi, il se rendit dans la cuisine, il avait soif, il voulait boire, boire de l'eau, fraîche, limpide, claire, cela ramènerait le réel, la vie. Le robinet, contrairement à celui de la salle de bains ne s'ouvrit pas. Il augmenta sa torsion. Rien n'y fit. Il n'avait pas suffisamment de force pour mener à bien ce geste banal. Il retourna à la chambre. Sa femme se tenait toujours immobile, figée dans l'espace et le temps, occupait pour l'éternité à tracer son sourcil. Il l'appela. Elle ne l'entendit pas. Tel un forcené il parcourut la maison, les objets avaient pris de la pesanteur, il se montraient si lourds qu'il n'en put soulever aucun. Il s'habilla, curieusement ses vêtements n'avaient aucune lourdeur. Ils avaient conservé leur aspect et leur souplesse de tous les jours. Il s'assit au salon, le vieux fauteuil de cuir ne s'écrasa pas sous son poids. Perplexe, anxieux, il se demandait ce qui lui arrivait. Il resta longtemps ainsi, hébété, perdu dans son fauteuil. Puis sans savoir quelle énergie le poussait à bouger, il gagna la porte et sortit.
Cette dernière ne lui offrit aucune résistance, pas plus que la porte d'entrée de l'immeuble. Sans qu'il sache pourquoi, des objets lui résistaient et d'autres lui cédaient mystérieusement.

La rue paraissait étrangement silencieuse, les voitures occupaient la chaussée mais ne circulaient pas. Leurs chauffeurs se trouvaient eux aussi figés à tout jamais dans leurs gestes attentifs. Leurs regards prudents ne semblaient regarder que cet instant fixé par avance et pour l'éternité. Le silence se fit plus lourd, plus pesant. Un silence qui racontait que le bruit n'avait jamais existé. Un silence qui disait que, si avant, il y avait eu des bruits, des sons, que s'il avait entendu autrefois des sonorités, des voix, aujourd'hui cela n'était plus.
Des passants se hâtaient dans leurs démarches arrêtées. On les devinait pressés à leur manière de jeter les pieds dans le vide immobile. Des piétons traversaient à un carrefour où plus personne ne se rencontrerait, à un carrefour où aucun n'atteindrait l'autre rive. Les autos, immobiles devant les clous n'émettaient plus leur ronronnements furtifs et doux, aucune fumée ne sortait de leurs conduits d'échappement. Leurs conducteurs attendaient un feu vert qui ne viendrait jamais.
Par un décret des puissances suprêmes, tout et tous, se trouvaient changés en statues, telle la femme de Lot quand elle avait regardé en arrière. Les vitrines ne lui renvoyèrent pas son image, pas plus que celles des passants. Il allait lui, de son pas naturel, avançant dans cet univers figé. Il se rendit à son bureau. Tout le monde vaquait immobile. Il appela ses collègues par leurs noms. Il se planta debout et droit devant plusieurs d'entre eux : personne ne le voyait.
Dans la nuit, le monde entier avait subi un phénomène d'immobilité, tel Pompeï ravagé par l'éruption du Vésuve, et lui, lui seul se trouvait épargné. Il essaya de prendre une cigarette, le paquet reposait sur son bureau, il ne put ni le soulever, ni en tirer une de l'intérieur. Quelques objets semblaient avoir conservé leur pesanteur initiale, d'autres avaient acquis une lourdeur inconnue, sans qu'il sache ou comprenne pourquoi. Combien de temps resta-t-il ainsi à contempler ses collègues avec leur vrai visage -celui qu'ont les gens qui ne se savent pas observés ?- Il n'aurait pas pu le dire quand il s'en retourna chez lui.
Sur le chemin du retour il remarqua un détail insolite qui le troubla plus encore. Arrivé au carrefour il s'aperçut que la couleur du feu tricolore avait changé. Le groupe de piétons qui traversait à l'aller avait atteint l'autre côté, l'autre rive de ce fleuve mortel et dangereux.
Alors il comprit : Rien d'immobile, rien de figé ! Oui, les piétons avançaient, oui, les autos roulaient ! Mais lentement, très lentement, tellement lentement ! Hors de son temps, hors du temps. Une grosse voiture de sport occupait maintenant la largeur des clous, là où les piétons se trouvaient tout à l'heure. Quatre à quatre il gravit les escaliers de son immeuble, docile, la porte ne lui résista pas.
Sa femme se trouvait toujours dans la chambre. Debout, elle ôtait sa chemise de nuit, dans une immobilité semblable à celle que réussissent parfois les mimes parvenus au sommet de leur art. Il regardait sans comprendre ce corps qui la veille vivait au même rythme que lui, et qui, aujourd'hui, avait pris du retard. Soudain, l'arrachant à son spectacle, le téléphone sonna. Il entendit son premier bruit de la journée. Sa femme semblait ne pas entendre, pourtant cette sonnerie déchirait le silence ouaté pareille au hurlement d'un chien, qu'on entend, la nuit, à la campagne. L'air vibrait de ce bruit strident, et pourtant, elle n'entendait rien. Elle n'entendait pas ce son aigu qui déchirait la maison, gagnant tour à tour l'immeuble, la rue, la ville entière. Il se rendit au salon, regarda ce combiné étrange en le laissant hurler encore deux ou trois fois. Il posa sa main sur l'appareil. Pourrait-il le soulever ? La sonnerie perça de nouveau ses oreilles. Il décrocha. Aucune résistance ne se fit ressentir. Tout comme les portes, la pesanteur de certains objets s'effaçait, comme le téléphone à présent. Il suait à grosse gouttes lorsqu'il approcha le combiné de son oreille. Quelque part dans la ville, quelqu'un semblable à lui, vivait, respirait, parlait à sa vitesse, à son rythme.
Il eut de la peine à articuler tant l'émotion lui serrait la gorge. Il respirait bruyamment, d'un souffle rauque et inégal. À l'autre bout du fil, aucun bruit ne se fit entendre. Seul, un "allô" neutre, impersonnel, mécanique, lui parvint. "Allô" répéta-t-il, sans savoir si l'appel venait d'un homme ou d'une femme. Une voix neutre, policée, une voix sans timbre lui répondit :
"-Rendez-vous à la Place de la Concorde."
La "voix" avait raccroché. Aucun bruit habituel des lignes interrompues, aucun bip-bip signalant la fin d'une communication ; l'appareil n'émettait plus aucun son. Perplexe, inquiet, angoissé, il raccrocha le combiné sur son support.
On lui avait parlé..."On", quelqu'un, quelque chose, l'attendait à la Concorde. Quelqu'un qui vivait au même rythme que lui, à la même vitesse que lui, à son allure, lui avait parlé. Il se rendit au lieu du rendez-vous, la rue n'avait pas changé d'aspect, il y avait toujours ce grand silence immobile. Cela le rassura de savoir qu'il y avait du vivant, quelque part ailleurs, la vie manifestait sa présence dans la Cité. A la Concorde, la place lui apparut déserte, les voitures stoppées dans leur élans, les passants surpris dans leurs pas et leurs gestes. Cela avait l'aspect d'une photo qu'on aurait agrandi des dizaines de fois, jusqu'à atteindre la taille réelle. Il en scruta chaque détail, rien ne bougeait. Personne semblable à lui, vivant au même rythme que lui, ne l'attendait. Comment pouvait-on savoir, et qui savait que pour lui, pour lui seul, le temps n'avait pas pris de ralenti ? Il regarda sa montre comme on le fait machinalement, sans vraiment regarder l'heure quand on attend quelqu'un à un rendez-vous. Mais on ne lui avait donné aucune heure, juste un impératif à se rendre à la Concorde, une injonction à y aller. Sa montre indiquait huit heures dix, il se souvint que lorsqu'il en avait fermé le bracelet elle indiquait huit heures huit.
Il avait regardé l'heure, bêtement, sans savoir pourquoi. Sa montre marchait. Deux minutes le séparait de sa disparition du miroir. Il attendit, longtemps lui sembla-t-il, mais personne ne vint. Ses pas le menèrent à nouveau chez lui, dépité, envahi par la crainte et cédant à l'angoisse. Dans sa tête, mille questions se bousculaient : que savait-on vraiment du temps ? Qu'en avait-il appris ? Existait-t-il vraiment des couloirs, des courbes où le temps diffère ? Y a-t-il plusieurs temps qui passent ensemble, qui s'écoulent en commun en s'ignorant ?
Sa femme, nue, prenait son petit-déjeuner. Il ne savait pas qu'elle le prenait ainsi d'habitude. Elle paraissait parfaitement à l'aise dans sa nudité, seule, chez elle. Il ne la voyait le matin que le dimanche, jour auquel, habituellement, ils restaient au lit très tard. Il s'accouda au dormant de la porte, la regarda. Il regardait ce corps, ce visage, il avait envie de lui parler, de se blottir dans ses bras. Enfin se délivrer de cette sourde angoisse, de ne plus appartenir à un autre monde, à un autre temps. Il voulait revenir tout près d'elle. Rentrer dans son temps, dans le temps où tous vivaient. Il s'en approcha, elle tenait son bol de café à deux mains en plaquant ses lèvres sur le rebord de la coupe : elle buvait. Il regarda le café, très noir, semblable à du charbon, il ne fumait pas. Il semblait dur et solide comme une gelée d' anthracite. Tout en buvant, elle paraissait attentive, l'esprit ailleurs, comme captivé par autre chose que son café. Il regarda alors la radio portative, le voyant rouge indiquait la marche : elle écoutait la radio. Elle écoutait des sons, des paroles, des mots, des nouvelles qu'il ne pouvait entendre. Soudain la sonnerie du téléphone perça de nouveau le silence. Il tressaillit. Elle ne bougea pas, elle n'entendit rien. Il se rendit au salon et décrocha d'une main tremblante le combiné :
"-On vous attend à la Concorde."
"-Mais qui m'appelle ?" Parvint-il à murmurer.
De nouveau l'appareil n'émettait plus de sons. À bout de nerfs, en proie à la plus terrible des angoisses il s'allongea sur le divan. Il aurait tant voulu fumer ! Si les cigarettes n'avaient pas eu cette pesanteur feutrée, volontiers, il en aurait allumé une. Il réussit à s'assoupir, il s'endormait presque quand, de nouveau, la sonnerie le tira de sa léthargie. Il laissa sonner, il compta mentalement ... Sept, huit, neuf, dix, l'appareil, dans un vacarme assourdissant continuait. Il décrocha. La même voix sans timbre, sans sentiments se fit entendre.
"-On vous attend à la Concorde."
Il s'y rendit, décidé à attendre là-bas jusqu'à ce que quelqu'un, quelque chose arrive. Les rues présentaient toujours leurs aspects inertes, les passants figés dans leurs mouvements, les autos immobiles. Effaré, il regardait ce spectacle insolite auquel il ne parvenait pas à s'habituer. Tout, chaque objet, chaque piéton avait une posture incitant à la recherche, à l'analyse. Leurs rictus, leurs sourires, tout, dans leurs immobilités trahissait le reflet qu'ils donnaient d'eux mêmes. Il passa devant deux hommes se serrant les mains en souriant ; aux yeux serrés et plissés d'une jeune femme, il devina l'effort qu'elle fournissait. Cela l'amusa presque. Anxieux mais décidé, il parvint à la Place. Il choisit la grande fontaine comme lieu d'attente. Avec crainte il traversa le grand espace de bitume qui le séparait du bassin. Et si les choses se remettaient à revivre normalement, à son rythme ? Ne risquait-il pas de se faire renverser ? Il ne pouvait pourtant attendre le feu rouge. Passant derrière chaque auto, en surveillant celle qui suivait, il y parvint. Sous le soleil, la fontaine crachait une eau solide. Il regarda, émerveillé, cette impulsion étrange, immobile, qui partait du bec pour atteindre la cuvette dans une courbe parfaite et cristallisée. Le soleil scintillait le long du jet et renvoyait son spectre sur chaque gouttelette égarée, orpheline perdue de la grande colonne figée. Il contemplait, la bouche ouverte, le cœur envahi d'une grande émotion, cette beauté inerte qu'aucun artiste n'aurait osé imaginer. Il attendit dans l'émerveillement, mais, hormis la beauté des choses qu'il semblait voir pour la première fois, rien ne se passa. Rien n'arriva, personne ne lui rendit visite.
Il regarda la surface du bassin, l'eau semblable aux lacs des montagnes s'échouait, immobile, sur le bord de la cuve. Il se souvint qu'enfant, lorsqu'il avait la grippe, devant garder le lit, les plis des draps, lorsqu'on ramène les genoux, rentrant les pieds sous les cuisses, forment pareillement de petites vagues. Il passait des heures ainsi, à regarder ces cols, ces pics et ces sommets imaginaires qu'il pouvait modifier par la simple tension d'un muscle.
Il se pencha sur l'eau et il eut une surprise de taille : il revit son image ! Elle se trouvait déformée par les vaguelettes immobiles et glacées, comme dans un miroir étrange, déformant, mais il se reconnut. Il reconnut son visage, ridé et fatigué, cette barbe qui avait poussé, ces cheveux sales et rares, ce front dégarni. Il avait un air incroyablement vieilli, mais il se reconnut. Il s'habitua peu à peu aux déformations que causaient les vagues lisses et rapprochées. Il regarda longtemps cet étonnant miroir, jusqu'à ce qu'il obtienne enfin de lui une vision claire. La vieillesse, d'un coup, avait fondu sur lui ! Puis, pétrifié, il releva son buste et porta un regard vide sur la place immobile. Hagard, il marcha sans but, ne portant aucune attention ni aucune prudence aux autos devant lesquelles il passait. Ses pas le menèrent à nouveau chez lui. Il alla directement à la chambre. Là, un spectacle étrange le cloua sur le seuil. Il se vit, allongé sur son lit, vieilli, comme l'image que la fontaine lui avait renvoyé, ridé, amaigri. Son épouse, enfin vêtue, assise à ses côtés, tenant sa main droite dans la sienne, et sa gauche posée sur son front. La mallette du médecin entrouverte sur la table de nuit laissait apparaître un stéthoscope mal rangé.
Le docteur penché sur son buste décharné, immobile, tout entier concentré à la seringue qu'il poussait dans son bras gauche le regardait avec beaucoup de compassion. Du seuil, il suait à grosses gouttes, des perles salées coulaient sur sa nuque pour se perdre au col de sa chemise. Dans un effort désespéré, il s'arracha de la porte. Avec des jambes molles et cotonneuses il gagna la salle de bains, il avait la certitude que son image se trouverait sur le miroir, là où tout avait commencé. Avec panique il porta son regard dans la glace, mais rien ne se répercuta, son image ne se renvoya pas, et le miroir resta muet.
Tremblant de tout son corps, il leva son poing droit en l'air et l'abattit violemment sur la vitre. Rien ne se passa. Le miroir ne se brisa pas. Le silence régnait toujours en maître dans cet univers froid. Alors, en fermant les yeux, il hurla comme un fou. Un cri atroce sortit de son ventre, enfla sa poitrine et déchira sa gorge. Il le perçut comme un souffle léger, presque un soupir de plaisir. Alors, tout d'un coup, avec ce soupir, tout revint dans la grandeur des choses, il pouvait percevoir le moindre son, entendre le bruit le plus imperceptible, le tic-tac du réveil, le silence enfin allait se révéler. Il entendit les pleurs étouffés de sa femme, il sentit la chaleur de sa main qui caressait sa tête, et celle qui tenait la sienne, cette chaleur suave, saine et rassurante que possèdent les vivants. Il entendit le clic de la mallette du médecin qui se fermait, et la voix du docteur, douce, consolante, s'adressant à son épouse :
"-Il ne souffrira plus..."
C'est ainsi que disparurent, l'être et son verbe, absent de cette histoire...
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Quelques lettres éparses…
Michel Mogniat

 

Sainte-Ville le 12 mai...

Six heures, la sonnerie retentit dans l'immense "salle des facteurs", il faut y aller. Avant que ce bruit déchirant ne se fasse entendre, je réussissais parfois à parquer ma voiture, par un miracle chaque matin renouvelé, dans une rue ou une contre-allée, voire dans un parking privé, non sans une certaine angoisse qu'elle fut enlevée et mise en fourrière. Cela me demandait parfois une demie heure à tourner en rond dans le centre ville que j'atteignais après trois quarts d'heure de trajet. Je me garais parfois au petit bonheur la chance avant d'entreprendre un galop effréné qui me conduisait devant la machine à café où généralement je n'avais pas le temps de consommer, ni même parfois de glisser ma piécette. Dame, chaque retard se paie, même si le premier café, le meilleur, celui de la maison, avalé depuis longtemps déjà, n'était plus qu'un souvenir.
Commençait alors, le "tri général" sous la surveillance des "conducteurs de travaux" -de bons petits chefs de la Fonction Publique, légèrement sadiques quand ils n'étaient pas franchement des ordures-. Ce " tri général " durait trois quarts d'heure, ensuite chacun vidait le contenu des casiers de tri dans de grosses caisses rouges et s'en allait à son " secteur " poursuivre les opérations de tri, par le tri qui portait justement le nom de " secteur ".
Ce dernier était " réglementairement " modulable en fonction du trafic, mais le règlement ne faisait pas le poids en regard des montres des petits führers, il durait généralement une bonne demie heure. C'est seulement après que commençait la véritable épreuve : " piquer " et "classer" des centaines de lettres de tous formats, dont le moindre destinataire m'était parfaitement inconnu, tout autant d'ailleurs que le nom de la rue où il demeurait.
Je croyais, tout naïf au début, que la tournée démarrait en haut du casier à gauche, comme la lecture, ce qui aurait dû être le cas, mais les "titulaires", par commodité, selon la configuration du trajet, s'arrangeaient, généralement sans malice, parfois avec, pour que ce ne fut pas le cas ; certaines confusions inévitables en découlaient et se traduisaient par des heures de piétinement sur le terrain.
L'opération de piquage était ralentie par ces réaménagements et ce retard se reportait sur la préparation du " dépôt " jamais prêt à l'heure. Le dépôt consistait à préparer la deuxième partie de la tournée dans un sac, on y glissait les paquets de lettres ficelées et classées, propres à la distribution, du moins auraient-elles dû l'être… Ce dépôt, quand il n'y en avait pas deux, était alors remis à un préposé en auto qui le laissait chez un commerçant ou chez un concierge dans le meilleur des cas. Le concierge était le ticket gagnant, car les commerçants fermaient boutique vers treize heures, il fallait alors attendre la réouverture pour finir la deuxième partie.
Mais très souvent, il m'arrivait, comme tous les autres " rouleurs ", de partir quand les premiers facteurs qui avaient fini leurs tournées venaient "rendre leurs comptes". Je les croisais quand j'allais retirer mes espèces et mes recommandés à la "cabine financière" et à la "cabine de chargement".
Commençait alors le jeu de piste, qui rajoutait du piquant au jeu : aller visionner le grand plan de la ville, accroché au mur central, afin de repérer le début de la tournée. Selon l'éloignement du lieu, des tickets de bus pouvaient être délivrés par les "conducteurs de travaux" … les "Conductors" quand ces derniers étaient disponibles pour les donner. Il n'y avait plus alors qu'à relever le numéro du bus et les changements éventuels. Bardé de deux sacoches accrochées aux épaules et pas mal de "risques liquides" dans la "sacoche financière", la véritable aventure individuelle pouvait alors commencer…

On croit toujours connaître une ville et on découvre bien vite que cette connaissance est superficielle. Le nombre d'impasses, de voies sans issue ou de rues débouchant sur un grand boulevard est inimaginable au commun des mortels. Chaque ville recèle une quantité de jardins publics et de squares que l'on ne soupçonne pas avant de les avoir découverts au détour d'un découragement ou d'une erreur de bus.
Un des avantages du métier de facteur, en ville, c'est qu'il permet de sentir battre le cœur même de la cité à tout instant, qu'on en devient même, pour les gens qui attendent après vous, un des acteurs principaux. Le facteur est certainement avec le médecin urgentiste et le livreur de pizzas le personnage le plus attendu dans la cité. Certainement d'ailleurs plus que les deux suscités, vu que les retards de deux heures sont assez rares dans ces catégories, ce qui n'est pas le cas du facteur "remplaçant", le "rouleur".
Et le retard, comme il est humain, à le don d'énerver les gens les plus patients et les personnes les plus compréhensives.
Le jeune débutant y apprend mieux que dans un monastère zen à conserver son sang froid et à développer l'art du kong-an, la réplique apportant l'éveil au récipiendaire excédé et hors de lui. Et ma foi, si cette réplique n'apporte pas "ex abrupto" l'illumination à l'usager, elle soulage au moins les nerfs contenus du "remplaçant" qui se régalera, avec ses coreligionnaires, en fin de journée, des répliques du jour. Maigre consolation.
Un imbécile célèbre et imbu de lui-même, gloire d'une radio périphérique, en fit un jour l'expérience. Le bonhomme attendait dans son hall d'immeuble, devant les boîtes à lettres. J'eus à peine le temps de franchir le seuil, qu'il m'aborda en des termes courtois. Las, il fut retardé dans son assaut par une voisine qui le salua fortement en le nommant : "Bonjour Monsieur Machin"
-Vous êtes le facteur ? Questionna-t-il.
-Oui, répondis-je en m'abstenant d'ajouter que mon uniforme n'était pas celui d'un tirailleur sénégalais ou d'un hussard de la Grande Armée. -Vous savez que vous avez deux heures de retard et que vous devez passer ici entre 9 heures trente et dix heures ?
-J'ignore à quelle heure passe le facteur habituel, je suis le remplaçant. Lui dis-je en commençant à chercher les noms sur les boîtes.
-Vous savez que je pourrais téléphoner à votre chef et vous faire sanctionner ?
-Monsieur Machin, êtes-vous croyant ? Lui demandais-je.
La question le désarçonna quelque peu, un souffle chaud exhalait de ses naseaux : la bête allait charger. Allais-je faire une Véronique avec le journal que je tenais en main ? Non, je préférai enchaîner et porter l'estocade directement :
-…Parce que si c'est le cas et que vous êtes croyant vous pouvez téléphoner au Pape, vous n'en aurez pas votre courrier plus tôt !
Outré et sans réplique il disparut par la première porte à proximité, emportant avec lui sa colère et sa rancœur. Je déposais dans sa boîte son exemplaire du Figaro dont je ne doute pas, vu le façonnage de son esprit, qu'il en était au moins à sa trentième année d'abonnement.

Une autre fois, dans un quartier plus populaire, vers trois heures de l'après-midi, le comité d'accueil était composé de quelques ménagères impatientes. Quand je passai la porte, bardé de ma sacoche débordant de courrier, je n'échappai pas à la sempiternelle question "Vous êtes le facteur ?" Je répondis : "Pas du tout ! Je suis le garçon boucher de la boucherie Sanzos et je livre deux escalopes au premier étage!" Comme l'une d'elle était une tintinophile avertie, la réplique l'amusa et ces dames me donnèrent un précieux coup de main pour trouver les noms correspondants aux boîtes, environ une soixantaine.
J'ignore si ma petite phrase hors propos leur apporta l'illumination, mais elles repartirent toutes munies de leur courrier et de fort bonne humeur.

Mais cet apostolat des smicards de la fonction publique qui n'ont pas tout à fait choisi leur vocation "d'homme de lettres", ne se compose pas que de répliques aux imbéciles ou de dissertations sur Hergé. Il m'arriva plus d'une fois des rencontres imprévues et pour le moins inhabituelles.
Ainsi portant une fois un courrier recommandé, je m'entendis "Entrez !" après avoir frappé. "Approchez, je suis ici dans la chambre." A la tessiture de la voix je savais d'emblée que je n'avais pas affaire à Maria Callas dans sa splendeur en vacances dans la région ou à une jeune sirène de vingt ans. Je tombais là sur une grabataire qui n'avait pas quitté son lit depuis trente ans. Elle avait une aide trois fois la semaine et de temps en temps une visite. Inutile de dire qu'elle n'était pas prête à laisser passer si belle occasion de faire la causette.
Je passais deux heures à l'écouter puis je partis. Je ne promis pas de revenir, mais d'essayer de lui emmener son courrier directement quand elle en aurait…
Une autre fois, dans le même quartier, apportant un mandat à une personne âgée, je m'aperçus au moment où je comptais les billets qu'elle était complètement aveugle. La somme était importante et composée de plusieurs billets de deux cents francs. Que faire ? Comme s'interrogeait Lénine...Le monde est pavé de bonnes intentions, pour peu qu'une personne de son entourage passa après moi et rafla une partie de la mise, je ne pouvais qu'être accusé sans moyens de défense. J'invitais la mamie à toucher un par un les billets que j'alignais sur la table, je savais bien que cela ne me couvrirait en aucune manière, mais il faut vivre dangereusement. Pouvais-je décemment envoyer la mamie à la Poste pour retirer sa pension ?
Je garde de ce quartier pas mal de souvenirs, le nec plus ultra, c'est que la voie principale était en cours de dénumérotation, la voirie passait des numéros pairs et impairs aux numéros métriques. Monsieur Martin qui habitait jadis 122 chemin des Jasmins, habitait à présent et sans avoir déménagé, au 1625 chemin des Jasmins, car sa maison se situait à 1625 mètres du départ du chemin. A la fréquence d'une sur deux, pour le même usager, les lettres étaient adressées à l'ancien ou au nouveau numéro. Un casse-tête pour le classement du courrier à côté duquel le Rubik's cube fait figure de passe-temps pour demeuré !
Autre quartier, autres personnages. Les quartiers chauds des dames de petite vertu sont dans l'ensemble assez calmes le matin, mais toutefois des rencontres peuvent s'y faire, et puis, dans ces quartiers habitent aussi beaucoup de gens ordinaires.
De l'un d'eux je garde le souvenir d'une femme juive qui jaugeait sa soixantaine bien tassée et qui, à chacune de mes visites avec signature, et elles étaient nombreuses, me servait à boire un verre de vin kasher, en m'invitant à m'asseoir "cinq minutes", me certifiant qu'il était kasher . S'il ne l'avait n'avait pas été, cela ne m'aurait en rien gêné. Ne voulant pas froisser sa gentillesse naturelle, je m'exécutais sachant bien que les cinq minutes se transformeraient en trois quarts d'heure. Elle me contait ainsi par petits morceaux l'histoire de sa vie, les disputes et amitiés de sa famille, si bien qu'au bout de quelques temps j'étais un habitué de David, son neveu, qui allait bientôt épouser Sarah et je ne pouvais pas lui donner tort, à David, car Sarah était assurément la fille la plus merveilleuse qu'un homme peut rêver…
Las, tous les usagers des postes ne sont pas des honnêtes gens qui vous offrent le coup à boire…
Un monsieur, bien mis de sa personne, était tout prêt à prendre en recommandé, en signant pour elle, un chéquier destiné à son épouse avec laquelle… il était en divorce. Comment le savoir ? Il appartient au remplaçant de connaître par cœur les "ordres de réexpéditions" de la tournée qu'il remplace. Nul n'est censé ignorer la loi. C'est pareil dans l'administration des postes. Par miracle, ce matin-là, j'avais regardé la case, bien qu'il fut réglementairement interdit de mettre les avis de réexpédition dans les cases, ces derniers devaient rester dans la boîte des réexpéditions. C'est à dire qu'on demande à un individu, remplaçant au "pied levé", de connaître instantanément ce que le titulaire sait depuis six mois ou six ans. C'est ça l'administration. Toute erreur est sanctionnée. Sanctionnée par les "Conductors", dont l'un d'eux, ordure des plus finies, avec un nom à consonance italienne, et ce n'est pas innocent dans ce cas, mettait un point d'honneur à prendre son service vêtu d'une chemise noire afin de narguer les "rouges" de la distribution.
Cette ordure usa avec moi d'un sadisme ordinaire, à côté duquel celui des Kapos des stalags faisait figure de farce d'enfant de chœur ou de…. sadisme ordinaire. Mon père mourut, par un beau soir d'automne après en avoir dans sa vie bien plus bavé que moi (O tempora O mores) et ma fille eut la bonne idée en naissant trois jours après de m'en consoler, si cela se peut. A mon retour, l'ordure qui était au courant de mon absence de six jours réglementaires (trois pour le décès et trois pour la naissance) ne trouva pas mieux à me dire que ceci : "Vous vous absentez, vous vous absentez, mais le travail est là…"
Lui taper sur la gueule ? L'ordure ne me faisait pas peur, mais là, c'est la révocation et faut bouffer, nourrir sa toute nouvelle famille, quoi… Sans compter que ces salopes peuvent déposer plainte et vous entraîner au tribunal. Les juges sont là pour faire respecter le droit du travail et sanctionner les actes de violence. Taper sur un chef et lui mettre "une grosse tête à la sortie" je l'ai toujours entendu dire, jamais vu faire, et j'ai fait pas mal de boîtes. Les syndicats ? Mais les ordures en sont, et souvent au même que le vôtre, et si ce n'est pas le cas l'affaire n'est pas de grande importance... "On" s'arrange entre syndicalistes… Alors on la ferme, en attendant des jours meilleurs ou le grand soir auquel on ne croit plus depuis belle lurette, vu que le grand soir, justement, il avait déjà eu lieu depuis un certain soir du 10 mai 1981.
Et puis et puis, ma foi, ce petit "duce" en chemise noire, comment lui en vouloir ? Il y avait un moment déjà que je commençais à savoir que la vérité est bien différente de ce qu'on veut bien nous la présenter. C'était juste un con personnel, ordinaire, pas un idéologue.
Non, je n'en voulais pas aux "fascistes". J'avais, depuis quelques temps, commencé ma reconversion idéologique, par de mauvaises lectures, et aussi par un vécu personnel.
Mon père, comme ma mère, tous deux orphelins, à la déclaration de la guerre, en 39, servaient de main d'œuvre gratuite à la paysannerie française. La République Française de l'époque, socialiste, transformait les orphelinats en bureau de main d'œuvre de la paysannerie, paysanerie qui bien sur votait "rouge" et ils sont légions les " gosses de l'assistance ", flux de main d'œuvre bon marché, à avoir été dans ce cas.
Mon père fut vraiment un cocu de la République : après avoir signé un engagement pour toute la durée des hostilités "jusqu'à la libération du sol national" plus un an -sic- dans l'armée régulière. A la sortie du maquis et de l'armée, il était "rendu à ses foyers", la formule prend toute sa saveur pour un orphelin, avec un pécule si maigre qu'on pouvait voir à travers.
Des histoires de "sa" guerre qu'il m'a racontée, une m'a profondément impressionné, un fasciste italien les avait, au risque de sa peau, mené dans une embuscade. Quand il fut découvert que le guide était un traître, le "commandant" du maquis allait lui tirer une balle dans la tête ; tirade du fasciste en guise d'épitaphe : "Quand je serai mort, envoyez la peau de mes couilles à Hitler pour qu'il s'en fasse un blague à tabac !" comme quoi on peut être à deux doigts de perdre ses couilles et continuer à en avoir une sacrée paire ! Sauf que Hitler ne fumait pas….

 

Saint Aimand du Pont le 06 avril...

Je crois que c'était un lundi, jour de peu de trafic, je sonnais en fin de tournée chez le dernier usager ; vers 15 heures :
-" Bonjour, un recommandé pour Monsieur Machin "
-" Vous êtes le facteur ? A cette heure ? J'ai cru qu'on m'avait volé la lettre, je ne l'attendais plus…"
Comme un gentil sourire ornait son visage, je lui évitais mes habituelles répliques, pour une plus "culturelle" :
-" La lettre que l'on croyait volée est toujours bien en évidence…" Lui dis-je en lui présentant l'objet.
-" Dupin n'aurait pas dit mieux… en parlant de Dupin, voulez-vous un verre… du vin ?"
S'il n'avait lu Lacan le bonhomme avait au moins lu E.A Poe.
J'avais vu juste : je passais ainsi plus de deux heures avec un "lacanien" et sa charmante épouse à discuter de Paris VIII -qu'il avait fréquenté à la même époque que moi- de Lacan et de Foucault et bien sûr de la "lettre volée." Je rentrais passablement éméché, car S1 entraîne S2 qui renvoie à S3, rendre mes comptes à la cabine financière.
Le lendemain ou un autre jour d'une autre année, mais pas loin de là dans l'espace, ce fut le bruit étrange et familier de la souffrance que je re-découvris. Qui n'a jamais entendu un cancéreux en manque de morphine ne pourra pas comprendre ce qu'est le "meuglement", cette lancinante demande en forme de cri bovin, sans cesse répétée et qui dure et qui dure jusqu'à l'administration de la dose.
J'avais rangé mon cyclomoteur le long de la façade, sous les étages d'un immeuble moderne qui portait des balcons en chapelets. J'allais repartir, continuer ma tournée quand le meuglement me retint un instant. Je l'écoutais, ne sachant que faire, et puis, que faire ?
Des voisins devaient avoir l'habitude, l'infirmière tardait peut-être à venir, ou rien n'était prévu, on crève dans nos citées de façon naturelle, tout le monde n'a pas le luxe d'être assisté dans la douleur. Je partis. Qui suis-je, qu'y puis-je, que faire ? La mort est là, pour une fois, je la trouvais libre, pas enfermée dans une maison "où que c'est fait pour ça" la mort est parmi nous. Et puis de toute façon je n'avais pas de morphine sur moi….

A la campagne ne bat pas le cœur de la cité, mais on y entend le chant des petits oiseaux. L'ennemi numéro un du facteur à la campagne est le chien, ce meilleur ami de l'homme. D'où l'on peut déduire que le facteur n'est pas tout à fait un homme et si c'est le cas les chiens ne le savent pas.
Je crois en l'irrationnel depuis que j'ai appris qu'une moto peut effectuer à 80 Km/h un virage à 180 degrés. Il suffit pour cela de se trouver face à un chien de labour d'environ 1,20 m au garrot qui s'avance vers vous en bavant.
Heureusement que le titulaire de la tournée, légèrement farceur, m'avait dit : "Chez Machin, tu peux monter sans crainte…" Car Machin, bien évidemment, habitait au plus haut d'une colline perdue...
Mais les chiens sont comme les humains les plus costauds ne sont pas forcément les plus méchants. Quand je fus mordu, ce fut par un petit! Il me vient toutefois le souvenir d'un molosse que j'avais entrevu un quart d'heure avant son attaque perfide. Je continuais allégrement ma tournée qui, à ce niveau, se situait au fond d'une impasse en terre, je mettais avec application la revue débile de programmes de télé dans la boîte de madame Machin, quand un sixième sens, la non-pensée pure, me fit en deux secondes me retourner, saisir mon cyclomoteur de 80 kilos à deux mains et le mettre entre le fauve et moi. De ma main restée libre je sortis mon opinel à virole n° 7 qui ne me quittait jamais, enfin avec ma main gauche je bloquai le mécanisme en présentant la lame au molosse. Non, vous n'avez pas fait d'erreur de lecture, je n'ai que deux mains, comme beaucoup de gens, mais elles peuvent s'agiter très vite, surtout quand 60 kilos de viande méchante veulent se régaler d'un morceau de votre anatomie. J'invitai verbalement le meilleur ami de l'homme à goûter de mon unique dent, il partit penaud. Pourtant j'aime les bêtes ; j'en mange régulièrement.

Mais le nec plus ultra du facteur à la campagne reste la recherche des personnes. Le cas typique est celui des frères Dalmasso ou Martini, ou Dalmas ou Martin. En général, il y a huit Dalmasso. Gérard, l'agriculteur, habite au fond du chemin de terre signalé par le numéro 822.
Sa boîte à lettres au fond du chemin est rouillée, sans nom, la porte ne ferme pas et il ne faut surtout pas se tromper avec le Dalmasso qui a sa boîte juste en face, également rouillée, également sans nom et qui ne ferme pas non plus. Attention, celui là, Albert, est fâché à mort avec son frère Gérard, depuis une vieille histoire d'héritage. En cas d'erreur de courrier, c'est la cata ! Les adresses sont en général libellées ainsi : Monsieur Dalamaso, quartier des palombes, suivi de la ville. Le meilleur moyen pour s'en sortir c'est de "faire la plouf" devant les boîtes à lettres….

Autres bureau, autres Conductors. Triant un jour dans un bureau de campagne une hypothétique tournée, à midi, j'étais toujours en train d'essayer de classer, malgré mon expérience, les nerfs en pelote, je voyais bien que je ne m'en sortirai pas. Je demande à voir le receveur, je lui explique que je me sens incapable d'organiser cette tournée, composée de Dalmas et de Martini à 50 exemplaires dans six "quartiers des moulins" différents (Quartier du Bas moulin, quartier du moulin haut, quartier du moulin vieux, etc…) Le bonhomme très compréhensif m'invita à rentrer chez moi me reposer. Je me fis mettre en arrêt pour huit jours, deux mois après, dans un autre bureau m'arrivait une "demande d'explication, un 532" (sanction très élevée) pour…abandon de poste !

Ha l'argent, l'argent en avoir ou pas, comme le disait un des mes amis ivrogne, "L'argent ne fait pas le bonheur, mais il permet de choisir les petites misères qu'on se préfère". Ma maxime est différente, quand j'entends quelqu'un dire que l'argent ne fait pas le bonheur je réplique aussitôt : "Rendez-le alors !"
On est toujours surpris d'un pourboire aligné, surtout quand il est conséquent. C'est ainsi qu'un jour, un facteur que je remplaçais, mais qui venait me classer la tournée, me payer le casse-croûte et le coup à boire, dame, il faisait ses "cartons", entendre par là qu'il faisait sa tournée des calendriers, et comme sa tournée était une tournée de "riches généreux", des descendants d'immigrés russes de la Révolution d'Octobre, Il vérifiait scrupuleusement mes recommandés et mes mandats. "Chez Monsieur Machin, tu montes le courrier ordinaire et les recommandés." Comme je protestais en disant que le courrier ordinaire se met dans les boites sa réponse amicale fut simplement : "discute pas !" Je ne discutai pas davantage et encore moins quand le descendant du vieux Conte ou de l'Archiduc me tendit un billet de 500 Frs en guise de pourboire. Vu son âge, mon honnêteté fut de lui dire "Monsieur, vous vous trompez..." Il me répliqua alors, hautain et digne, sans aucun accent : "jeune homme, je sais compter."
Mais ce n'était pas tous les jours, sans quoi, j'y serais encore.
Une autre fois, je me crus transporté cinquante ans à l'arrière, dans un hôtel particulier, quand une véritable soubrette en tablier blanc vint ouvrir à mon coup de sonnette et m'invita à patienter pendant qu'elle allait chercher Madame. Madame était à la hauteur, signa sans même me jeter un regard et remit le pli à la soubrette. Point.
Une autre fois, remplaçant un facteur "paquets" le long du littoral, j'accostai un superbe domaine à l'accès fermé et verrouillé, gardé par des hommes en armes -mitraillettes s'il vous plait- et surveillé par des dizaines de caméras, dame, un Prince arabe, ça se garde.
Je portais un Chronopost à l'Emir lui-même. Le règlement eut voulu que je le remisse à l'intéressé en personne, mais un Monsieur très poli et armé m'assura que le remettre à la secrétaire suffirait. Je laissais donc le colis à une des jeunes femmes voilées derrière le guichet d'accueil du palace. Il m'aurait plu d'insister pour le remettre en personne à l'émir, mais, le même sixième sens qui m'avertit qu'un chien m'attaquait me dit que ça n'aurait pas été raisonnable, pas plus que de demander à voir l'autorisation de détention d'arme du Monsieur.

 

Saint Aimand du Pont le 12 avril...

Il est évident qu'après dix ans d'un travail pareil où le plus long remplacement se limita à un mois, les souvenirs sont trop nombreux et ne peuvent pas s'écrire en quelques pages, cela d'ailleurs aurait-il un intérêt ? De la tour HLM ou traînent les seringues, à l'agression, les souvenirs sont pléiade. Tous d'ailleurs ne sont pas plaisants et à mon avantage. Car le "rouleur", n'est pas un rouleur éternel.
Non, le rouleur, après moult ancienneté et moult libations du désespoir peut "acheter" sa tournée. Explication. Deux fois par an ont lieu "les ventes de quartiers". Pas d'argent, mais des numéros attribués par une règle compliquée à l'ancienneté administrative et à l'ancienneté dans le bureau. J'ai eu un jour l'opportunité, étant peu "fortuné", d'acheter un quartier. Las, trois fois hélas je ne pouvais me payer que le quartier de gitans sédentarisés, incrustés dans un quartier "difficile" dont les boîtes à lettres étaient coulées dans le béton afin d'éviter leurs destructions. Je le pris tout de même, plusieurs collègues après l'achat vinrent me présenter de sincères condoléances.
Je compris très vite. Prenant quelques jours de congés afin d'accompagner la "rouleuse" qui faisait le quartier en attendant le nouveau "titulaire" je fus d'abord surpris du peu de volume de courrier, pas de dépôt, trois liasses de courrier maximum, le paradis, sauf que…
Pour faire sa tournée, elle était armée. Illégalement bien sûr, les facteurs ne sont pas des flics, mais ils tiennent à leur peau quand même.
Je compris très vite : dans la seconde partie de la tournée des "jeunes" du quartier s'avancèrent vers nous, un d'eux passant derrière moi me coiffa d'un sceau sur la tête, je l'enlevai, prêt à lui balancer une torgnolle, ma collègue me dit : "déconne pas, les grands là-bas, n'attendent que ça." Un rapide coup d'œil me confirma qu'elle avait raison. L'incident fut évité. Quand nous partîmes les "jeunes" eurent l'amabilité de me dire : "Toi, si on te revoit on te tue !" Comme je ne tenais pas à mourir pour l'Administration, ils ne me revirent plus jamais. Elle, pouvait faire à peu près sa tournée, la peur au ventre bien sûr, car c'était une femme. Question de culture. Je renonçai donc à "mon" quartier. Le Receveur me convoqua et essaya de me faire croire qu'on faisait des pressions sur moi. Je l'invitai à prendre une sacoche et à aller sur le terrain. J'appris par la suite que le facteur titulaire était à l'hôpital, une histoire de mandat que les habitants croyaient en retard….

Bien que le salaire fut d'un niveau très bas, les pourboires à peine une compensation des frais de transport, destinés d'ailleurs à être bue, ce travail m'a considérablement enrichi. Pendant dix années, je suis rentré dans des milliers de foyers de milieux différents. De l'hôpital à la caserne en passant par l'école, il n'est pas une administration que je n'aie pénétrée, un seuil de porte que je n'aie franchi. J'ai vu des pauvres hautains et prétentieux et des riches humbles et modestes, ce qui paraît banal à dire... J'ai retrouvé des odeurs d'enfance en rentrant dans les écoles et l'école, malgré la diversification et la modernisation des matériaux scolaires possède toujours cette odeur de poésie particulière que seules certaines âmes averties peuvent sentir.

Il m'est arrivé, quinze ans après avoir cessé ce travail de cauchemarder encore que je partais en tournée. Et pourtant ce boulot terrible ne m'a pas entièrement bouffé les nerfs, bien qu'une partie y soit restée. Mais la faute n'en revient pas systématiquement aux petits führers de l'administration, en dix ans, sur des centaines de tournées je n'en ai trouvé que deux "propres" avec un répertoire alphabétique et un… plan!

Je me console en me disant que ce n'est pas le boulot le plus dur que j'ai fait, ce qui est vrai. C'est pourquoi quand j'entends aujourd'hui dans des conversations arguer que tous les boulots sont chiants et l'un dans l'autre se valent, je ne suis pas tout à fait d'accord. Car ma vie ne se passa pas que dans la noble administration des postes, j'ai eu de belles planques aussi….. Mais je dois dire que c'est là, que j'ai vraiment rencontré de vrais salauds, même si j'ai rencontré quelques ordures dans le privé, et je ne parle pas des petits voyous des "quartiers difficiles", non je parle des vrais voyous, cadres sup de la fonction publique, socialistes politicards hautains de surcroît, qui ne se prenaient pas pour de la merde.
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La moto   (1977)
(une expérience de la perception modifiée)
Michel Mogniat

 

Nous étions arrivés vers dix heures ou à peu près. Cela devait faire six à huit heures maintenant. Le lac de barrage était presque vide, la campagne déserte. Les bois. Le soleil. La promenade recommencée sans cesse. Nous avions dressé la tente sur le flan d'une colline. Tout était calme, le paysage ne pouvait être autre chose que ce que nous voyions.
À droite, au loin et si proche, un pont. A gauche un clocher. Au milieu le lac.
Du pont au clocher, le regard se heurtait à un horizon barré, un horizon sans avenir.
Il y a mille mètres des yeux qui voient le pont aux yeux qui voient le clocher. Les yeux sont le lac.
Elle est là, debout à côté de moi, et elle me voit. Moi je vois le pont. Nous ne regardons rien, il y a mille mètres entre nos deux lacs. Mes yeux sont au milieu du lac, ils voient sans regarder. Ils sont en autarcie complète. Ils commercent de temps à autre avec mon nerf optique, qui lui aussi commerce avec mon clocher..
Et le clocher voit le cerveau en face le pont, séparé par un regard de mille mètres.
Je suis haut, debout sur mes jambes glacées. Est-ce bien des jambes ? Je tiens debout sur des jambes. Mes jambes servent à tenir mon buste à la hauteur du sol plus un mètre. Un mètre ? A vrai dire, je n'en sais rien. Je sais qu'en bas, il y a quelque chose qui touche le sol, mais c'est bien trop loin pour en être sûr. Je dois vaguement avoir un buste entre mes yeux et mes jambes, quelquefois j'en suis à peu près sûr, mais je ne le jurerais pas...
Il y a un bruit d'eau qui coule sur la droite. C'est une source qui se jette dans mes yeux, dans ce qui ressemble au lac vidé. Je prends le pont à deux mains, ainsi que la montagne qui sont là, pour qu'il y soient, je les retourne ; c'est une carte postale. A qui l'envoyer ? Je la jette dans le lac, et elle est toujours à sa place. Derrière chaque carte postale du paysage il y en a une autre, la réplique exacte, jusque dans les couleurs les plus truquées.
L'eau coule dans mes oreilles, l'eau coule dans mes yeux, l'eau entend couler mes oreilles, l'eau coule dans mes eaux, l'eau coule dans mes os. Mon corps est une cataracte de sons, une explosion d'eau. Le lac est toujours désert et mon clocher le regarde.
"-Ça ne vaut pas la peine !" Elle a raison, à quoi bon aller au village ? Pour y voir quoi ? Il est là, derrière le clocher, mais on ne le voit pas. Il n'y a pas de village, ni derrière la colline, ni derrière le clocher.
Il y a elle. Il y a moi. Le paysage truqué, les cartes postales. Elle a répondu à ma question, et maintenant que lui dire ?
Je dois pourtant lui parler avant que... Avant. Après. Lui parler.
L'eau est à sa place, dans la bouche qui se jette dans le lac à moitié vide. Ma bouche s'ouvre. De l'air vibre au fond de ma gorge.
Ma mâchoire craque, puis une autre explosion. Un autre craquement : c'est la guerre ! Le feu ravage le lac. Les cartes postales du clocher et du pont s'enflamment. La ligne d'eau rappelant le niveau du lac plein se brise en éclats de verre vitreux.
Vitreux, c'est bien ça : tout est vitreux.
"-Si tu veux." J'ai parlé.
C'était ça, cette guerre, cet incendie. Je lui ai dit "on remonte ?" et elle a répondu "si tu veux".
Nous marchons. En route vers l'attente. Le sol tient. Comment est-il possible que des couleurs nous tiennent ?

Il n'avait plus qu'une vis à mettre et la réparation serait terminée. Ses mains étaient pleines d'essence, son odeur flottait dans le garage et dans sa gorge, le cambouis qu'il avait sur le nez lui donnait un petit air de clown. La vis à présent était en place. Il allait savoir si c'était vraiment le gicleur.
Il monta sur son engin à califourchon, se dressa sur ses jambes, et dans un geste viril, de son pied droit, abaissa la pédale du démarreur. Un vrombissement sourd se fit entendre. La machine pétarada à un rythme régulier. C'était vraiment le gicleur.

Nous voilà de nouveau à la tente. Que faire ? Je suis là, en face d'elle, il faut parler.
Nous avons fait l'amour en début d'après-midi. Que faire ?
Cet après-midi ressemble à une bulle de laquelle on ne peut sortir. Il annonce déjà les après-midi d'été. Le soleil. La canicule.
Mes pieds sont loin. Je mâche. C'est du biscuit qui se casse entre des mâchoires glacées, des broyeuses. Je n'ai qu'une mécanique tardive qui me tient lieu de corps. Il est là. Moi c'est mon corps, et pourtant je m'y sens dedans comme un étranger.
Je n'ose pas m'installer dans cette chose inconfortable, je ne suis pas capable d'en prendre les commandes de gouverner cette carcasse, ce châssis osseux revêtu de chair. Je rejette la chose que j'avais dans une bouche. C'est visqueux, incontrôlable, étranger. Je suis étranger à ce biscuit. Lui est "ça", "ça" et ce corps sont étrangers. Je ne peux pas manger, je ne peux pas vomir. Je ne sens plus rien de ce qui m'entoure. Je ne vois que des images, je ne perçois plus rien.
Ni arbres. Ni sol. Ni soleil. Ni eau. Ni sons. Ni elle. Je ne ressens plus rien. Je voudrais être dans ces images, mais je les vois, c'est tout. Je ne peux pas les vivre, pas vivre avec elles. Je ne suis pas viable. Je ne peux pas mourir. Mort ou vivant je suis et je serai. Je mourrai peut-être pour prouver que la vie n'est pas viable. Il n'y a pas de gomme pour m'effacer, tout est là, devant moi, à côté, derrière : il n'y a rien. Je ne suis pas vrai. Elle est en face de moi, et elle n'est pas vraie.
Si je pouvais au moins la prévenir, lui dire comment sont les choses pour moi... Non, elle ne peut rien. Rien ne peut rien dans le ciel vidé de l'eau du lac. J'existe pour l'éternité, et je ne peux même pas pleurer. Je suis. Je vais parler, lui dire ce que je vis. Elle essaiera de m'aider, même si elle sait d'avance que ça n'est pas possible. Je suis. Je parle. Je lui parle. Ma dimension humaine. Mon maître et ma victime. Mon martyr cruel. Si tu savais avec quels yeux "ça" me fait te voir ! Tes cheveux blancs comme de la neige sous ton voile noir. Femme sacrée qu'on a peur de salir ! Tu me délies, je te livre, je te monte, je chevauche sur ta mer, sur l'océan de ton ventre. L'eau céans. En toi je me livre. Mes dés. Ma dernière carte, ma dernière partie.
Un jet de feu dans tes entrailles je me livre supplicié en toi. Tu ne peux me donner que ce que tu ne m'as pas encore donné : La Mort.
Tu es la mort. Ma folie croît en toi. Ta bouche est une tombe. Ton corps est une fosse, j'y pénètre avec mon sexe, ce cordon ombilical qui relie nos deux ventres. Tu es l'être parfait, sans manque, sans excroissance, sans verrue. Tu me fais haïr mon genre, je voudrais être toi, avoir tes formes. Tes cascades et ta blessure qui signent ta présence. Rien ne me signe aux yeux du vide que mes actes. Tu n'as pas besoin d'acte. Tu es et je haïs. Je haïs ce que je suis, je suis ce que je haïs.
Je voudrais être ce que tu es. Victime victorieuse de ton passage. Signature et signataire de ta présence aux yeux de l'infini.
Je n'ai pas ta blessure et il me faut ressentir les fleurs telles que tu les ressens. Vivre comme tu meurs, chaque jour, mourir un peu plus de ton hémorragie. Goutte après goutte s'approcher de ta mort. Tu es.
Tu es là dans ce bois, tu vibres et je n'existe pas. Tu parles, et le langage ne m'est pas encore apparu.
Tu chantes "malgré les grands yeux du néant..." et tu penches ta tête à l'arrière, ta gorge se découvre, je vois ton crâne, tu vibres. Tu chantes et je vois. J'existe pour te voir.
Bientôt tu mourras. Tout ici le crie, tu ne seras bientôt que des os. Tu es ma vérité, je n'ai qu'un vœu, un vœu égoïste : mourir avant toi. Mourir, mais pas avant d'être devenu toi ; pas avant d'avoir respiré toute ma vie avec tes poumons. D'avoir vu avec tes yeux. D'avoir mangé avec tes dents. Je t'aime, si c'est "ça" l'amour. Je voudrais arracher mon cœur, te le donner, pour qu'il te rassasie de toute faim. Pour toujours. Mais rien n'est comestible, ni cœur, ni biscuit...

Il sortit du garage, cala son engin sur la béquille latérale, posément, il ferma la porte et revint vers sa mécanique. Il mit son casque et ses gants de cuir noir, il enfourcha sa moto, accéléra à vide, enclencha la première et prit la route.

Le soleil brillait sur la montagne, il devait être quatre heures. Quatre heures, début mai. Nous ne haïssons rien autant que nous, c'est pour ça qu'on enferme les fous. Chacun sa faute, long est le chemin qui mène à la vie. Comment peut-on arriver au bout ? Les sentiers de la gloire, tracés en rouge sang sur les cartes d'état-major. Les sentiers de la vie ne figurent pas sur les cartes. Sur aucune. Il est inscrit dans le cœur de tous.

Il prit son ami en cours de route, il était prêt. Casques sur têtes, ils partirent.

Elle est belle, devant moi, elle fait des écarts pour éviter les pierres du sentier qui descend rapidement. Nous traversons la route. Nous voici de nouveau au bord du lac. Je parle... Je lui parle. Je la sens tout comme moi, je la sens hors de la vie. Hors du réel qu'on se tue à inventer.
L'espace se fracasse sur l'horizon et ne va pas plus loin. Tout paysage se heurte à une ligne précise et s'arrête.
Plus loin, c'est un autre paysage, suite de tableaux non peints, non créés. Ils sont. Je lui parle. Je suis Matthieu, elle Marcelle ou Yvonne, peu importe. Je lui parle. Je me sens dans un pantalon, touchant le sol sur deux semelles de caoutchouc, nous sommes des personnages de roman dans un décor de vitrail voilé.
Je ne peux pas être autre chose que ce personnage, et je sais ce qu'elle a au fond d'elle même : elle ne se sent pas vivre.
Moi non plus. Nous sommes sans place dans le temps et de trop dans l'espace. La mort ne changera même pas ces existences absurdes. Nous sommes vides. Vide d'un vide dense, lourd, pesant. Vide d'un vide qui s'écoule de nous en nous remplissant. Malgré mon flot de paroles, ni l'un ni l'autre ne parle, ne signe, ne signifie.
Tout mouvement est une tentative d'acte avorté.
Il y a elle dans sa jupe rose et son pull vert. Moi dans un pantalon, sur des chaussures, j'ai un bras à demi-levé et à demi-fléchi vers le ciel qui n'écoute aucune parole intérieure, qui n'écoute même pas le silence, qui ne regarde rien.
Mes yeux perçoivent une image à la fois terne et éclatante. Il y a des choses sur cette image, des choses qui n'ont plus de noms. Qui ne sont plus des choses. Qui n'ont jamais eu d'ordre. Il y a devant mes yeux, des masses photographiées. "Ça" ne peut être autre chose.
Il y a des siècles que mon bras est là, à demi-fléchi, à demi-levé. Il est immobile, je suis immobile. Mes yeux sont maintenant dans ses yeux. Il n'y a aucun regard, rien ne passe. Il n'y a rien. Ses yeux qui voient mes yeux. Nous sommes des statues de vide traversées par le vent. Je la vois. Elle me voit dans ce même paysage de verre figé, légèrement coloré.
Elle est vitreuse, je suis vitreux. Vitreux. Tout cela est infini, je ne l'aime pas. Je ne peux pas l'aimer.
Exister, essayer d'être est déjà tellement absurde ! Il y a "ça", et "ça" est elle et moi. "Ça".
Aucun mot. "Ça" ne peut aimer "ça". Ce qui me sert de corps et de pensées.
Qu'est-ce que cette masse informe et figée devant mes yeux ? C'est ridé, ça prend du volume, ça se meut dans l'espace entre "ça" et "ça". Non, ce n'est pas un poulpe, une masse. Ni plus petite ni plus grande que celle en face de moi. Une chose sans taille, sans poids. Une chose qui essaie de bouger ; "ça" tourne sur soi-même, ça a l'air de me regarder. Il me faut longtemps pour réaliser que c'est ma main.
C'est tellement inutile. Il faudrait pleurer, mais non, "ça", ce qui est moi ne peut pas pleurer. Quelque chose sans vie coulerait sur mes joues, descendrait à ce trou ouvert d'où sortent les eaux du lac, c'est ma bouche. Les larmes feraient quelque chose de plus d'inutile.
Nous parlons pour sortir de cette bulle vitreuse qui nous entoure, mais il n'y a pas de bulle. Il y a un paysage et nous, c'est tout. Il n'y a pas de bulle. Il n'y a que des masses en delà de la bulle, des masses de terre, de chair, d'arbres. Nous allons vers le clocher, sans envie d'y aller. Pour rien. Encore une tentative d'acte, un mouvement. Un acte n'est jamais fini. Le clocher est en place, en face. Nous sommes. J'ai peur. Et je l'aime. Non, je suis incapable d'aimer, l'amour est plus que ce que je lui donne. Je ne donne pas encore assez, pas encore assez pour me perdre. On ne baise pas avec le sexe, mais avec autre chose. Avec quelque chose d'ineffable, d'incarné et d'immatériel. Encore elle ! Je pense encore à elle. Elle se pense en moi et c'est moi qui se pense en elle. Arrivera-t-elle à me suivre alors que je vais à sa rencontre ? Alors que je vais fondre en elle, à travers elle dans ce paysage translucide.

Il aimait à se pencher dans les virages. Son chemin, la route qu'il suivait était vraiment le circuit rêvé pour un motard. À peine avait-il fini un tournant qu'un autre se présentait. Son ami le talonnait, il est vrai que l'engin de ce dernier était plus puissant que le sien. Il l'entendait vrombir juste derrière lui ; ils ne faisaient pas la course, mais une rivalité amicale les stimulait tous deux. Ils avaient la joie d'être ensemble, recroquevillés sur leur cheval de fer dans une position fœtale. La route déroulait son ruban d'asphalte torturé. Le vent fouettait son visage et s'y écrasait. Un nouveau virage, à droite, son côté préféré. C'était de ce côté peut-être qu'avant sa naissance il se penchait le plus dans le ventre de sa mère. La béquille frotta le bitume chauffé par le soleil terni. Son ami le suivait à quelques mètres, la ligne droite s'annonçait, elle était là. Son compagnon, juste derrière à présent, accéléra pleins gaz, ensemble ils passèrent la vitesse supérieure. Il pensa "Ça doit faire un beau bruit".

Un bruit qui se répercuta sur la campagne, sur le lac, sur les eaux, sur les arbres. Un bruit qui se transmet de masses en masses, de choses en choses. Je me retourne. Je descends. Je re-descends. Le paysage n'est plus vitreux. Plus de lac vide avec des eaux désertes. Elle me regarde. Ses yeux parlent. Tout va vite, très vite. Elle parle :

"...C'est bizarre, tout revient comme avant."

Oui, tout revient. Elle existe. Je l'aime. Les arbres vivent. L'eau produit un ronronnement de vie. C'est une symphonie. Les oiseaux se font audibles. Ils chantent, l'eau coule, elle est fraîche, vivante, bonne. J'ai envie de hurler de vie. Je descends. La vie revient. La moto est passée.
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